Répression en béton contre les écologistes.

La cours d'appel de Rouen se réunissait en audience les 1er et 2 juin pour se prononcer sur le sort de 4 militant·es condamné·es en première instance en décembre 2024 par le Tribunal d’Évreux à des peines de 6 à 10 mois de prison avec sursis. Il leur est reproché d’avoir participé le 10 décembre 2023 à une action militante sur le site de la centrale à béton de la société Lafarge à Val de Reuil.

Avant de revenir sur le volet judiciaire il me semble important de mettre en perspective les raisons de cette mobilisation d'une centaine de militant·es sur le site de la multinationale française.

La centrale de Lafarge fabrique du béton qui peut notamment être utilisé sous différentes formes dans la construction de routes. Par sa localisation, elle était idéalement placée pour alimenter le projet d'autoroute A133-134 dit "Contournement Est " de Rouen encore d'actualité au moment des faits.

Depuis 1972, ce projet était présenté par ses partisans comme LA solution à tous les problèmes de circulation sur la Métropole de Rouen allant jusqu'à lui prêter des vertus écologiques puisqu'il devait contribuer à réduire la pollution du territoire !

Cet argument était bien entendu un énorme mensonge.

Déplacer des émissions ne signifie pas les supprimer. Cela peut même avoir pour effet de les augmenter puisque plus on investit dans des infrastructures routières, plus il y a de circulations de voitures et de camions …

En l’espèce, le dossier du Maître d'ouvrage, c’est à dire l’État, reconnaissait une augmentation des émissions de gaz à effet de serre (50.000 tonnes par an) et de la pollution atmosphérique à proximité de l'infrastructure ainsi que la destruction de 516 hectares de terres agricoles, forêts et espace naturels. Le tout pour la bagatelle d'un milliard d'euros.

En matière de projet "écologique", on a vu mieux.

Pendant des décennies, l'opposition au projet se limitait aux écologistes, citoyen·nes, associatifs ou politiques. Jeune adhérent des Verts à la toute fin des années 90, le combat contre cet équipement absurde a fait partie de mes premiers engagements militants.

Il m’a fait toucher du doigt les impasses d’un modèle de "développement" des territoires conçu autour et pour la voiture : dépendance organisée à un mode de déplacement cher et contraignant, transport des marchandises avant tout orienté vers le camion, étalement urbain, artificialisation des sols, morcellement des terres agricoles et des espaces naturels …

Avec ce type de projet, ce que les institutions présentent depuis des décennies comme un "aménagement du territoire" constitue en réalité un "déménagement du territoire".

À cette logique "d'aménagement", je préfère celui de "ménagement" qui correspond mieux, de mon point de vue, à ce dont nos territoires et leurs habitants ont besoin.

Ce long combat des écologistes a fini par infuser et à convaincre des forces politiques jusqu’alors favorables à cette infrastructure d’y renoncer. En 2020 la Métropole de Rouen, qui gère la compétence transports, prend ainsi position contre le projet et annule ses financements. Dernier clou dans le cercueil du projet, en avril 2026, le Conseil d'orientation des infrastructures (COI), l'instance qui évalue pour l’État la pertinence des projets d'infrastructure, a indiqué qu'elle "n’a pas levé tous les doutes sur la pertinence de la concession [autoroutière]" et a conclu que "compte tenu de l’opposition de la Ville et de la Métropole à la réalisation du projet, le Conseil constate l’impossibilité de le conduire en l’état."

Tout ça pour ça.

Mais en 2023, l’État défendait encore ce projet … (Il faudra un jour écrire sur l’hypocrisie de certains politiques qui persistent à faire mine de soutenir un projet par lâcheté et par cynisme pour ne pas apparaître comme ceux qui l’auraient abandonné alors même ils savent pertinemment qu’il ne se fera jamais… Bref.)

Dans ces conditions, la volonté des militant·es mobilisé·es sur l'action du 10 décembre 2023 de dénoncer ce projet écocidaire, ruineux et inutile (le Contournement de Rouen) était totalement légitime pour ne pas dire salutaire.

Le choix de la centrale à béton Lafarge de Val de Reuil était en outre particulièrement pertinent car le ciment a un impact environnemental catastrophique. En 2025, plus de 100 milliards de tonnes de matières premières ont été extraites dans le monde, pour l’activité humaine. Sur ces 100 milliards de tonnes, plus d’un 1/3 (en violet sur le graphique) concerne les matières premières pour les constructions. En France, en 2025, c’est l’équivalent de 24 tonnes par personne qui a été extraite ! Dont 8 rien que pour les matériaux de construction.

Concernant le climat, l’impact du ciment représente 8% des émissions totale de GES, significativement plus que le transport aérien. Il est lié à son composant principal, le "clinker", qui est obtenu en chauffant à 1450° du calcaire et de l'argile.

Dans le monde, le clinker représente 60% de la composition du ciment.

En Europe, c’est 75%.

Comment se fait-il que l'Europe, qui est si souvent à la pointe des progrès environnementaux, soit pour une fois à la traîne ?!

Malheureusement, la raison est d'une triste banalité. C'est le résultat du lobbying intense du secteur de la construction auprès de l'Europe et de la France, au premier rang desquels le géant mondial Lafarge. Ils font tout pour retarder la mise en œuvre de produits de substitution beaucoup moins impactants pour l'environnement, que ce soit des coproduits industriels recyclés ou des produits naturels.

Je peux ainsi témoigner en tant que Député européen de ce qu’il s'est passé en 2023. Le Parlement européen souhaitait soumettre la production du ciment à un Règlement appelé ESPR.

Celui-ci, dont j’étais le rapporteur pour le Groupe, visait à régir les modalités d’éco-conception des produits avec pour objectif d’inscrire notre modèle de fabrication et de consommation dans une démarche dite "d'économie circulaire".

Celle-ci consiste à - pour faire vite - sortir d’une logique extractiviste et linéaire de l’économie, qui se décline par le triptyque "prendre, utiliser, jeter", en y substituant des stratégies industrielles qui s’appuient sur une plus grande durée de vie des produits, leur réparabilité et leur réutilisation ainsi que sur des matières premières renouvelables.

Par exemple, pour le ciment on peut utiliser en substitut du "laitier de haut fourneau", issu de la fonte du minerai de fer dans l'industrie sidérurgique. Concernant les besoins énergétiques on peut également valoriser la chaleur "fatale", c'est à dire la chaleur émise par les processus industriels. Elle peut être réutilisée au sein de l'usine dans les processus de fabrication (préchauffage, séchage ...) ou en externe pour les besoins d'une autre industrie.

Malheureusement ça n'était pas la volonté de la filière qui est donc intervenue auprès de la Commission européenne, présidée par Madame Ursula von der Leyen, pour que le secteur du ciment et du béton relève d'un autre règlement, moins contraignant.

Le choix s'est porté sur le Règlement sur les produits de construction (RPC 2024/3110) publié le 18/12/24 qui, s'il fixe des objectifs environnementaux, ne contraint pas la filière à s'inscrire dans une réflexion globale impliquant une démarche d'économie circulaire.

Mais revenons-en à Rouen.

On a donc une mobilisation historique qui dure depuis plusieurs décennies contre un projet problématique à tel point qu’il a été, depuis, abandonné. Dans la continuité de cette mobilisation citoyenne, une action pacifiste est donc menée au sein d'une centrale à béton, matériaux très impactant pour l'environnement, appartement à un groupe qui a été reconnu, depuis, coupable d'avoir financé l’organisation terroriste "État Islamique" en Syrie afin de pouvoir continuer son activité économique.

Qu’a fait l'état ?

Il a conduit une opération massive de surveillance et de répression envers les militants et les militantes du 10 décembre 2023 : arrestations au petit matin au cours desquelles les militant·es et leurs familles se sont retrouvé·es braqué·es avec des armes à feux par des agents de l’anti-terrorisme, menottage, perquisitions et mise sous scellés de leurs journaux intimes, appareils électroniques, livres de leurs bibliothèques. Elles et ils sont conduit·es à l'isolement puis sont mis·es en garde à vue avec au final un procès pour 9 d'entre eux/elles dont 4 ont été condamné·es à de la prison avec sursis.

A titre de comparaison le patron de Lafarge, qui comparaissait pour financement de terrorisme et qui a été depuis condamné, est arrivé libre au tribunal en taxis.

Deux poids, de mesures ?

Face à cette disproportion de moyens déployés à l’encontre de citoyennes et citoyens pacifiques, l’État fait de la surenchère puisque mardi 2 juin 2026 l'avocat général a requis en appel une aggravation des peines demandant 12 à 18 mois de prison avec sursis contre 6 à 10 mois en première instance, et 5 ans de privation des droits d'éligibilité, qualifiant l'action du 10 décembre 2023 de manifestation "lâche" (sic).

La palme du cynisme revient à l'avocat de la partie civile, le groupe Lafarge, qui a osé déclarer que son client avait subi un préjudice moral considérable …

Cette radicalisation de l’État contre les écologistes ne vient pas de nul part.

J'en attribue la paternité à l'ancien ministre de l'intérieur, Gérald Darmanin, désormais Garde des Sceaux, qui, en quête de visibilité médiatique, avait dénoncé en octobre 2022 "l’écoterrorisme" dont feraient preuve une partie des manifestant·es à Sainte-Soline contre le projet de méga bassine.

Pour y avoir participer je peux témoigner du caractère très majoritairement pacifique de cette manifestation. Surtout, je suis outré par la banalisation de l’usage du mot "terroriste" qu’on ne saurait employer à la légère dans un pays qui a, précisément, payé un lourd tribut au terrorisme, le vrai. Celui qui met en danger la population et qui tue au nom d’idéologies réactionnaires, totalitaires et obscurantistes. En revanche, la violence d’État, oui, je l’ai bien constatée ayant été visée par une grenade et ayant eu à rester auprès de manifestant·es gravement blessé·es en attendant que des secours finissent par arriver pour leur porter assistance après de longues heures d’angoisses et de souffrances. Depuis, des journalistes d'investigation ont révélé les preuves des consignes qui avaient été données pour blesser les manifestant·es. Nous verrons quand et comment la justice, en l’espèce, finira par passer …

Nos 4 camarades ont comparu les 1er et 2 juin pour leur procès dans lesquels ils risquent au pénal l'indignité de peines de prisons avec sursis et au civil la contrainte de verser plusieurs centaines de milliers d'euros de dommages et intérêts que groupe Lafarge leur réclame…

Le délibéré a été renvoyé au 24 août.

Dans l’attente, je veux réitérer mon soutien aux militantes et militants écologistes qui sont les cibles d’un acharnement répété et disproportionné de la part d’un pouvoir politique qui en font des boucs émissaires.

Nous autres, écologistes et militant·es sommes les témoins gênant·es d’un modèle qui n’en finit pas de révéler ses impasses et ses turpitudes.

Les injustices que les écologistes révèlent menacent des dominations et des intérêts qui n’ont plus que le harcèlement et la répression à disposition pour faire taire les voix qui s’élèvent, toujours plus nombreuses.

Nous ne baisserons ni les yeux, ni la voix, ni les bras face aux oppressions et à ceux qui s’en font les complices.

Préserver l’habitabilité de la Terre demeure, plus que jamais, une juste cause. Et rien ne peux faire taire une cause dont le moment est venu.

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