Dégager l’espace public de l'agression publicitaire

Cet été, nous avons appris que l’humanité avait désormais dépassé sept des neuf limites planétaires, ces seuils au-delà desquels des dérèglements irréversibles de notre écosystème sont susceptibles de se produire, compromettant durablement les conditions de la vie humaine.

Schéma du Commissariat général développement durable

Le concept de limites planétaires a été défini en 2009 par des chercheurs internationaux.

Il est aujourd’hui reconnu et utilisé par l’Organisation des Nations unies, l’Agence européenne de l’environnement et la Commission européenne.

Les causes de ces dérèglements sont multiples, mais quasiment toutes d’origine humaine, et très largement liées à nos modèles de production et de consommation.

S’il est évidemment légitime de chercher à satisfaire nos besoins pour garantir une bonne qualité de vie, force est de constater que nos sociétés se sont engagées dans une spirale de surconsommation, fondée sur le moins-disant social et environnemental, entraînant une surexploitation massive des ressources naturelles.

Le secteur de l’habillement en est l’un des exemples les plus parlants. L’ONG Oxfam a largement documenté le système de la fast fashion, qui nous pousse à acheter toujours plus de vêtements, toujours moins chers. Résultat : près de 70 % de ces vêtements ne sont jamais portés et finissent en décharge ou incinérés.

L'exemple de la fast fashion

Pour rendre ce modèle possible, ces multinationales de la “fringue jetable” (au premier rang desquelles Shein) reposent sur une négation systématique des droits sociaux des ouvrières et ouvriers, sur des impacts environnementaux considérables, et sur des mécanismes de manipulation particulièrement pervers.

Elles ont notamment développé à l’extrême le principe des séries limitées, parfois disponibles seulement quelques heures, afin de créer un sentiment d’urgence et de manque. L’objectif est clair : provoquer une forme de quasi-addiction, nous pousser à acheter tout (et surtout n’importe quoi) par peur de “rater une occasion”.

Pour parvenir à ce niveau de manipulation, un outil est absolument indispensable : la publicité.

Sans elle, ces multinationales seraient incapables de capter et d’orienter notre attention, voire de prendre le contrôle de nos comportements.

À l’ère du tout-gratuit, nous disséminons en permanence des données personnelles lors de nos usages numériques. Ces données sont ensuite — plus ou moins légalement — monnayées par les plateformes, revendues à l’industrie publicitaire, puis utilisées par les multinationales pour cibler leurs messages avec une précision redoutable.

L’exemple le plus frappant reste celui de Meta, qui a tenté en 2024 d’imposer une version payante de Facebook prétendument destinée à offrir aux utilisateurs le choix d’échapper à la publicité comportementale.

Avec 38 autres eurodéputé·es, je m’y suis opposé. À la suite d’une enquête de la Commission européenne, Meta a finalement dû battre en retraite.

L'exemple de Meta

Reconnaissons-le : il devient aujourd’hui extrêmement difficile de naviguer sur Internet sans être harcelé par des publicités jamais sollicitées. On pourrait même parler d’endoctrinement, tant nous sommes sommés d’adhérer à des valeurs dictées par des multinationales dont les préoccupations pour les droits humains et la planète sont pour le moins limitées.

Si la bataille semble mal engagée sur le numérique, on pourrait au moins espérer que l’espace public physique échappe à cette logique. Ne devrions-nous pas pouvoir décider collectivement de notre niveau d’exposition à la publicité ?

C’est précisément ce que revendiquaient une vingtaine de militant·es d’Extinction Rebellion Angers, qui ont mené dans la nuit du 22 au 23 novembre 2025 l’action “Nuit Blanche - Angers sans publicité”.

Cette action consistait à retirer plus de 500 affiches publicitaires du mobilier urbain d’Angers et de sa proche banlieue, pour les remplacer par de simples affichettes A5 portant un message clair : “On n’en peut pub”.

Il s’agissait d’une revendication du droit à la tranquillité publique, du droit de ne pas être agressé en permanence, partout, par des messages publicitaires aux antipodes de ses valeurs.

Évidemment, ce n’est pas le point de vue du gestionnaire du réseau, JCDecaux, multinationale spécialisée dans la publicité urbaine. L’entreprise a porté plainte, conduisant le procureur de la République à convoquer trois militant·es devant le tribunal correctionnel d’Angers le 15 janvier 2026, pour soustraction frauduleuse d’affiches publicitaires”, avec une circonstance aggravante : le fait que l’action ait été menée en réunion.

C’est précisément ce point qui me fait bondir. Retenir comme circonstance aggravante le caractère collectif d’une action militante revient, de fait, à criminaliser l’action collective elle-même !

Le 15 janvier, je suis intervenu au tribunal correctionnel en soutien aux militant·es d’Extinction Rebellion d’Angers. J’y ai rappelé mon engagement de longue date contre la publicité, que j’avais résumé en 2023 dans mon livre Temps de cerveau libéré : en finir avec la publicité.

J’ai notamment souligné que le mobilier urbain support de ces affiches a été installé par la puissance publique, dans le cadre d’une délégation de service public à une entreprise privée. Or, le rôle d’une collectivité n’est pas de marchandiser l’espace public, mais de fournir des services d’intérêt général, qu’ils soient gérés directement ou confiés à des opérateurs privés.

Peut-on sérieusement considérer que notre surexposition à la publicité relève de l’intérêt général ? Je ne le crois pas une seconde.

Historiquement, la publicité est indissociable de la révolution industrielle. Elle a servi à écouler les surplus d’un système productiviste structurellement fondé sur la surproduction. En clair, la publicité vise à vendre des produits dont nous n’avons pas besoin, générant frustration de masse et dégâts écologiques. Elle est la vitrine d’un système capitaliste qui, en coulisses, produit des ravages sociaux et environnementaux.

Aujourd’hui, la publicité est devenue bien plus intrusive encore, car elle repose sur le ciblage issu de la surveillance numérique de nos comportements. Elle bouleverse également le paysage médiatique : la diffusion de fake news et de contenus complotistes génère des audiences massives, très rentables pour la publicité en ligne. Les médias traditionnels se retrouvent ainsi soumis à une concurrence déloyale, les poussant à une course au sensationnalisme pour survivre économiquement.

C’est pourquoi je considère qu’il est totalement légitime que des citoyennes et citoyens, se sentant oppressé·es par cette idéologie consumériste, revendiquent le droit de dégager l’espace public de l’agression publicitaire.

L’action des militant·es d’Extinction Rebellion était non violente, symbolique et politique. Elle ne justifie en aucun cas une criminalisation assimilable à un “vol en réunion”. Espérons que le tribunal d’Angers partagera cette analyse. Verdict attendu mi-février.

En attendant, vous pouvez leur apporter votre soutien :

Soutenir Extinction Rebellion Angers
Précédent
Précédent

Grok, ChatGPT, Gemini : les prédateurs numériques

Suivant
Suivant

DNC : Les Écologistes soutiennent les paysan·nes et appellent à repenser nos politiques sanitaires