Le Maërl rose de Chausey,

un étendard normand à sauver

À l'invitation de l'association " Manche Nature " et de l'ONG " Environmental Justice Foundation " j'ai participé, au début de l’été dernier, à Granville en Normandie, à une table ronde sur les enjeux de coexistence entre les activités de pêche et la préservation de la biodiversité marine dans le secteur des îles Chausey et en particulier des bancs de maërl rose.

Moins connues que leurs célèbres voisines de la baie du Mont-Saint-Michel ou de l’île de Jersey, les îles Chausey représentent pourtant un écosystème unique qui recèle une biodiversité particulièrement remarquable.

Composé de 150 îles et îlots, dont certains ne se découvrent qu'à marée basse, l'archipel s'étend sur 5 000 hectares. En surface, il accueille des colonies d'oiseaux de mer (232 espèces) et dans ses fonds marins des bancs de maërl rose qui n'existent qu'en deux endroits sur le littoral métropolitain.

Le maërl rose est une algue calcaire de la famille des “ corallinacées “ qui ressemble en apparence à du corail et dont les bancs remplissent des fonctions similaires à celles des récifs de coraux : zones de reproduction pour de nombreuses espèces, nourricerie - notamment pour la coquille Saint-Jacques, habitats pour plusieurs centaines d'espèces animales et végétales.

© Doug Anderson

De ce fait, les îles sont protégées depuis 2005 par une Zone de Protection Spéciale (ZPS) au titre de la Directive européenne « Oiseaux », renforcée en 2014 par une Zone Spéciale de Conservation (ZSC) au titre de la Directive européenne “ Habitats-Faune-Flore “ qui concerne plus spécifiquement le maërl rose.

Ces deux sites font partie du réseau européen “ Natura 2000 “. C'est le plus haut niveau de protection dans l'Union européenne qui est censé garantir a minima la préservation de la biodiversité tout en visant à la renforcer pour faire face aux chocs climatiques. Si la réglementation environnementale relève de l'échelon européen, sa mise en œuvre est de la responsabilité des États. Malheureusement, la France est loin d'être la bonne élève en Europe et privilégie souvent les intérêts économiques de court terme au détriment de la préservation de l'environnement. 

La zone Natura 2000 des îles Chausey n'a pas échappé à cette “ doctrine “ française et les bancs de maërl rose sont en voie de disparition. Cette extinction possiblement irréversible condamnerait à moyen terme une activité de pêche artisanale côtière typique du littoral normand déjà en grave danger économique.

En cause : les engins de pêche traînants qui fracturent le fragile maërl rose (qui peut mettre des dizaines d'années à repousser, jusqu'à un siècle), transformant progressivement les bancs en déserts marins comme l'illustre le montage ci-dessous avec un avant et un après une pêche intensive.

© Doug Anderson - Erwan Amice

Mon propos n'est pas de dresser un réquisitoire à l'encontre de la pêche artisanale, bien au contraire : j’y reviendrai, mais d’alerter sur certaines pratiques de pêche qui condamnent toute une profession à péricliter.

Lors de l'atelier du 26 juin à Granville, les débats étaient parfois houleux entre pêcheurs à pied, anciens et nouveaux pêcheurs de mer et à l'occasion avec les associations de protection de l'environnement, voire avec les scientifiques. Mais ces échanges sont révélateurs des enjeux auxquels nous sommes confrontés. 

Car, au-delà des divergences, j'ai été frappé par plusieurs éléments essentiels.

D’abord, le consensus autour de l'attachement à un territoire, à son patrimoine naturel et à son modèle de pêche artisanale.

Ensuite, le constat que les responsables essentiels de cette situation étaient absents de cette réunion : les multinationales qui possèdent les bateaux-usines qui labourent et moissonnent les océans, anéantissant sans limite toute vie marine, mais aussi toute possibilité pour elle de se régénérer. Car quelles sont les causes profondes des tensions et au final des destructions dans une zone censée bénéficier du plus haut niveau de protection européen, mais qui se révèle au final n'être qu'une zone de protection de " papier " ?

La réponse est la même que pour l'agriculture : l’industrialisation pousse au gigantisme qui dépossède la pêche artisanale côtière de sa viabilité économique par le déploiement de machines de mort qui n’ont rien à voir avec de la " pêche ", mais représentent désormais l’essentiel des captures de poissons, et cela au prix de dommages irréversibles infligés aux océans.

Au risque de vous surprendre, je considère donc que ce ne sont pas les pêcheurs artisanaux présents à la réunion qui sont les principaux responsables de la situation mais les autorités publiques qui ne remplissent pas leurs obligations, sans oublier la grande distribution qui met toujours plus de pression pour disposer de poissons à moindre coût et qui arme parfois elle-même des bateaux-usines qui anéantissent nos océans.

J'ai déjà évoqué l'incurie de l'État français qui ne fait rien ou presque pour préserver la biodiversité marine, ce qui lui a valu d'être condamné le 15 juin 2026 par le Tribunal administratif de Rouen pour son inaction sur un autre site Natura 2000, le « Banc des Flandres » au large de Dunkerque. Le tribunal a donné 9 mois à l’État pour mettre en œuvre des mesures réellement protectrices.

Mais je serai mal avisé d'attribuer l'entièreté de la faute à la France : l'Europe n'est pas exempte de critiques. Depuis 1994, l'Europe dispose d'une politique de soutien à la pêche et aux milieux marins ; elle y a d'ores et déjà consacré environ 22 milliards d'euros. Malheureusement, les orientations européennes ont beaucoup varié, le plus souvent en faveur d'une pêche industrielle et, à la marge, en faveur de la préservation de la biodiversité, avec une légère amélioration sous l'impulsion du « Pacte vert » (2019).

Le premier État bénéficiaire est l'Espagne, dont la flotte possède les plus gros bateaux et qui recourt aux pratiques de pêche les plus destructrices.

Les politiques européennes ont clairement favorisé le développement du chalutage au détriment de la pêche artisanale et côtière. À titre d'illustration, un quart du chalutage (26,7 %) s'effectue en zone marine protégée et les eaux de l’UE sont les plus chalutées au monde, avec plus de 50 % de leur superficie régulièrement exploitée, contre une moyenne mondiale de 14 %. À l'inverse le soutien à une pêche artisanale et côtière, avec des pratiques socialement, écologiquement et économiquement durables est très faible pour ne pas dire insignifiant.

Tout comme l'agriculture terrestre, les pratiques de pêche qui impactent la biodiversité ne viennent pas de nulle part. Elles ont été induites par des politiques publiques à coups de subventions, inspirées par un dogme productiviste et libéral qui considère la nature comme une ressource exploitable à l'infini sans réaliser que, ce faisant, il sape les fondations mêmes de son modèle économique.

En tant que député européen, je me mobiliserai pour que le prochain budget pluriannuel européen (2028-2034) cesse tout financement à la pêche productiviste et réoriente les moyens au profit de la pêche artisanale et de la protection et de la restauration de l'environnement. Les bateaux de pêche de plus de 33 mètres doivent être mis à la casse. Cette taille est celle à partir de laquelle l’activité du bateau ne peut être que destructrice car les modes de prélèvement que cette taille critique implique sont incompatibles avec la préservation des écosystèmes marins. Cette analyse a été initiée sous l’impulsion de l’ONG Bloom et s’appuie sur des études scientifiques. Il faut comprendre que la pression qu’exercent ces bateaux-usines et leur modèle économique à la fois sur les espèces et les milieux marins mais aussi sur le tissu économique de la pêche artisanale côtière est intenable.

L’Union européenne doit donc contribuer à financer des activités qui préservent la biodiversité mais aussi les milieux marins. Cela passe par l'encouragement des pratiques vertueuses, l'interdiction de celles qui détruisent et la promotion de la restauration des milieux déjà endommagés.

En toute transparence je me dois de souligner la pression qui existe pour orienter des montants très importants vers des projets d'aquaculture géants qui non seulement ne régleront pas les problèmes existants, mais ont des conséquences également désastreuses pour les milieux marins, sans compter la souffrance animale subie par les poissons ou les céphalopodes élevés dans des conditions de concentration extrême et de captivité. 

À l'échelle nationale, il faut continuer de soutenir des associations environnementales qui mettent l’État devant ses responsabilités en l'attaquant en justice pour qu'il fasse réellement respecter les aires marines protégées. La biodiversité est rare et précieuse et ne peut pas se payer le luxe de belles paroles jamais suivies de faits. Dans la même idée, les fonds européens " Life " qui permettent de mettre en œuvre des projets concrets et locaux de protection et de restauration des milieux sont essentiels et doivent être sanctuarisés et augmentés.

À l'échelle locale, nous avons tous et toutes la responsabilité de nous interroger sur l'origine de ce que nous consommons.

Acheter ses produits de la mer dans une poissonnerie qui s'est fournie dans l'une des criées artisanales de Normandie n'a pas du tout le même impact que d'acheter son poisson sur un étal de la grande distribution qui possède sa propre flotte de bateaux-usines qui ravage les fonds marins ou de consommer des produits ultra-transformés ou déjà préconditionnés.

Mais au-delà de la responsabilité des consommatrices et des consommateurs, c’est bien la responsabilité de la puissance publique dans sa capacité à protéger les milieux, contraindre les entreprises, encourager les modèles vertueux et préserver les tissus économiques des zones littorales qui est avant tout engagée pour préserver la biodiversité marine, notre patrimoine commun.

Le maërl rose de Chausey est un symbole emblématique de ce que nous devons préserver, à la fois pour la biodiversité bien sûr, mais aussi pour un mode de vie économique et social de notre littoral auquel nous sommes attachés.

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