Les haies normandes face aux tronçonneuses de la dérégulation
En fin d'année 2025 et jusqu’à ce 6 février 2026, l’État a conduit une consultation publique sur un projet de décret prétendant renforcer la protection des haies.
Malheureusement, comme souvent avec ce gouvernement et ses prédécesseurs, c'est l'exact inverse qui est à l’œuvre avec à la fois un affaiblissement des règles et une simplification des procédures d'autorisation de destructions de haies.
Pour faire simple les trouées, ces linéaires de haie de moins de 3 mètres de haut (cf. Illustration), sont menacées de ne plus être protégées, faisant courir le risque d'une aggravation de la fragmentation des haies en Normandie. L'indice de cohérence est déjà relativement faible : 39% - et cette règle viendrait les fragiliser davantage, réduisant de facto les services environnementaux qu’elles rendent.
Ce n'est malheureusement pas la seule menace que fait courir ce décret, puisque l'administration veut tout à la fois automatiser les demandes d'autorisations administratives pour des destructions, comprendre les faciliter, renoncer à la séquence ERC (Éviter Réduire Compenser), pilier de toute politique de préservation de la biodiversité, tout en affaiblissant la réglementation pour la préservation des espèces protégées.
On est typiquement dans la ligne droite des exigences de « simplification » administrative des lobby agro-industriels relayées par la FNSEA pour, soi-disant, pouvoir produire toujours plus, sans se préoccuper des impacts sur l'environnement.
Je dois malheureusement reconnaître que l'Europe ne fait pas beaucoup mieux. Alors que l'Union européenne encourageait jusqu'à présent la protection / replantation des haies, la nouvelle Politique agricole commune (PAC), a été contaminée par la volonté de dérégulation tout en réduisant l'ambition des objectifs de préservation de la biodiversité. On est très loin de l’ambition initiale du Pacte Vert (Green Deal) lancé en 2019.
L'approche des pouvoirs publics est d'autant plus scandaleuse que des travaux du GIEC normand (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat ) et de l'Agence Normande de la Biodiversité et du Développement Durable (ANBDD) ont mis en lumière le déclin inquiétant des haies en Normandie.
Historiquement, on a d'abord eu une baisse drastique du linéaire de haies de 1970 à 2000. Elle est liée au remembrement brutal des parcelles agricoles impulsé par le mouvement d’industrialisation de l’agriculture, puis aux financements de la PAC ultra-majoritairement attribués dans le cadre de « l’aide à la production », c’est à dire calculés à l’hectare : plus c’est gros, plus on touche.
Ce modèle « pousse au crime » a été de une grande violence pour les paysans et paysannes, contraint•es de se plier à la course à l’agrandissement.
Il a eu pour conséquence la fragilisation voir la disparition de la faune et de la flore typique de ces milieux tout en accroissant les ruissellements et l'impact des inondations.
La photo ci-dessous illustre les conséquences du remembrement sur nos paysages en 70 ans :
Il y a ensuite eu dans le début des années 2000 une prise de conscience du problème avec des politiques pour inverser la tendance. Malheureusement les politiques publiques ne sont parvenues qu'à réduire le rythme de destruction des haies.
Les chiffres sont vertigineux.
Si on prend le seul département de la Manche, le plus impacté en Normandie, sur la période 1972 à 2015 il a perdu plus de 53.000 km de haies (1.280 km par an) soit plus d’une fois la circonférence de la Terre (40.000 km) !
Le schéma ci-dessus permet de mesurer l'effondrement de la densité des haies en Normandie sur cette période :
Et même si la chute la plus brutale se situe dans la Manche, il s’agit du département de notre région (comme le montre la carte suivante) qui conserve le plus fort linéaire de haies, alors qu'elles disparaissent progressivement en quasi totalité des paysages de l'ex Haute-Normandie.
La préservation des haies n'est pas qu'un enjeu de paysage, loin de là.
Les haies structurent le territoire, abritent la biodiversité, protègent les sols et l’eau, tout en apportant ombre, ressources et abris aux troupeaux.
Les prairies nourrissent les animaux, entretiennent les milieux ouverts et stockent le carbone. Sans élevage, le bocage se referme - sans bocage, l’élevage perd ses équilibres naturels. Ensemble, ils forment un système vivant qui façonne nos campagnes.
Préserver cet héritage ne relève pas seulement des agriculteurs et des agricultrices : c’est une responsabilité collective. Il s’agit d’organiser la transmission des savoir-faire, de mobiliser les outils européens et nationaux, de soutenir celles et ceux qui plantent et entretiennent les haies, et de reconnaître la valeur écologique et paysagère du travail paysan.
En matière de transmission de savoir-faire, je tiens d'ailleurs à signaler l'action remarquable de deux jeunes femmes que j'ai rencontré à Coutances dans le cadre des Universités des Ruralités Ecologistes de 2025.
Elles ont créé une association, La Maison de l'Arbre de la Haie et du Bocage, qui a fondé une pépinière, Semeurs de bocage :
Par leurs travail remarquable elles contribuent à préserver les espèces endémiques adaptées à chaque biotope.
Leur initiative est un signe d’espérance pour l'avenir et a permis de fédérer des paysans et paysannes, des collectivités locales ou de simple citoyen•nes autour d'une idée simple : nous devons prendre soin de la nature pour prendre soin de nous-même.
Les haies sont un symbole de notre identité, de notre histoire, de notre mémoire et de nos paysages.
Elles sont aussi un marqueur de la viabilité et de la vitalité de nos terroirs.