La Possibilité d'une mer

 

Vous avez peut-être vu ces reportages sur le déplacement du camping de Quiberville-sur-Mer près de Dieppe en Seine-Maritime. Ce déménagement va permettre de créer une zone naturelle laissant entrer la mer dans les terres plutôt que de chercher à s'y opposer. Cela aura pour effet de diviser par deux les risques d'inondation et de submersion marine.

C'est l'une des étapes de la ré-estuarisation d’un fleuve côtier, La Saâne, dont la reconnexion à la mer va à la fois permettre de préserver les milieux naturels le long de ses berges en recréant des zones humides, de permettre aux espèces de poissons migrateurs de remonter le cours d’eau et de limiter les risques d'inondation sur tout le territoire qu'il traverse.

Le dossier très complet du Conservatoire du littoral sur le projet "Basse Saâne 2050" :

Basse Saâne 2050

Cette opération spectaculaire a été initiée en 2012 par le Conservatoire du littoral qui a été créé en 1975 au niveau national. Sa mission consiste à acquérir des terrains sur les territoires littoraux et de veiller à leur "gestion" écologique et à leur préservation.

Ce qui n’empêche pas, au contraire, d’y permettre des activités agricoles ou de loisir mais sur un modèle extensif et durable. Ces terrains sont « inaliénables », cela signifie que non seulement ils bénéficient de l’un des plus haut niveau de protection, mais ils ne pourront jamais être cédés par l’État.

Le Conservatoire se décline par zones géographiques. J’ai eu l’honneur de siéger au Conseil d’administration du Conservatoire du Littoral Normand ainsi qu’au syndicat mixte qui réunissait celui de Normandie et de Picardie entre 2008 et 2015 lorsque j’étais Conseiller régional de Haute-Normandie. J’avais donc participé aux délibérations à l’époque où ce projet a vu le jour. Autant vous dire ma satisfaction de le voir enfin aboutir.

Conservatoire du littoral en Normandie

Je souhaite ici ouvrir une parenthèse pour souligner - et déplorer - qu'une "commission d'enquête" du Sénat a proposé, le 1er juillet 2025, de supprimer le Conservatoire du Littoral, ainsi que toute une série d'agences souvent en lien avec la préservation de l'environnement et de notre santé, pour, selon ses rapporteurs, "réaliser des économies".

Le Conservatoire du Littoral exerce pourtant ses missions au plus près des territoires littoraux et ruraux et est un partenaire précieux des collectivités concernées. Il est donc déplorable que la majorité de Droite au Sénat, qui prétend représenter la défense de la diversités de ces territoires et collectivités ait pu rendre un tel avis !

En vérité, cette proposition trahit la propension de la Droite à accélérer la défiguration des paysages de notre pays pour se mettre aux service des lobbys productivistes qui spéculent sur la destruction de l’environnement pour maximiser leurs profits.

Mais revenons-en au projet de ré-estuarisation de La Saâne.

Celui-ci a bien sûr bénéficié de financements nationaux mais également européens, en particulier le programme Interreg.

L'Europe mène en effet une importante politique en faveur des milieux marins avec la directive cadre « Stratégie pour le milieu marin » (directive 2008/56 du 17 juin 2008) qui vise l’atteinte ou le maintien du bon état écologique des milieux marins

Stratégie pour le milieu marin

Elle agit également avec la directive cadre " Planification des espaces maritimes " (directive 2014/89 du 23 juillet 2014) qui établit un cadre pour la planification maritime et demande aux États membres d’assurer une coordination des différentes activités en mer.

Planification de l’espace maritime

Comme toujours, les politiques européennes sont déclinées à l'échelle nationale.

En 2017 la France s'est dotée d'une Stratégie nationale pour la mer et le littoral (SNML) mise à jour en 2024. Elle se décline en Document stratégique de façade (DSF), il y en a 4 (Manche Est-Mer du Nord, Nord-Atlantique - Manche-Ouest, Sud Atlantique et Méditerranée).

Celui qui concerne la Normandie a été approuvé le 21 novembre pour la façade "Manche Est - Mer du Nord" pour la période 2025 - 2031.

Document stratégique de façade maritime

Les DSF, documents de planification, déclinent les orientations de la stratégie nationale mer et littoral à l’horizon 2050. Ils fixent le cap pour la gestion des espaces maritimes et littoraux pour les six années à venir sur :

  • L’adaptation au recul du trait de côte ;

  • La protection forte des écosystèmes marins ;

  • Le développement durable de la pêche professionnelle ;

  • La maîtrise des impacts du tourisme ;

  • Le développement de l’éolien en mer ;

  • La coopération interportuaire.

Ces documents de planification constituent un progrès par rapport à la période antérieure, avant l’instauration d'une stratégie nationale pour la mer, c'est indéniable.

Cependant, on peut noter que le processus d'élaboration de ces documents se fait dans une relative opacité, avec la multiplication d'échanges bilatéraux entre l’État et les acteurs économiques sans qu'ils soient correctement retracés au sein des Conseils maritimes de façade et dans les DSF.

On peut aussi noter que les enjeux marins sont assez mal pris en compte dans les autres documents de planification terrestres alors qu'il y a une forte interaction entre les deux milieux (marin et terrestre) comme l'illustre le projet de ré-estuarisation de la Saâne.

Plus grave, on doit souligner que les indicateurs qui doivent permettre d’établir le respect ou non des objectifs du DSF manquent de cibles précises à atteindre, rendant difficile leur évaluation, ce qui présente bien entendu Le risque de vider la stratégie d'une bonne partie de son intérêt.

Parfois même, certains indicateurs sont en trompe l’œil.

Ainsi, si je prends le seul indicateur de préservation de la biodiversité des espaces maritimes, l'Europe a fixé pour objectif à ses états membres d'atteindre 30% d'Aires marines protégées (AMP) d'ici 2030, dont un tiers avec une protection forte.

Lors de la 3e Conférence des nations unies sur l'Océan, qui s'est tenue à Nice en juin 2025, la France a fait sensation en annonçant la création de la plus grande aire marine protégée au monde en Polynésie française sur 4,8 millions de km², dont 900 000 km² sous protection forte !

3ème Conférence des Nations unies sur l’Océan

Ce nouvel espace permet à la France d'atteindre sans difficulté les objectifs fixés par l'Europe avec 78% de la surface marine française protégée (objectifs de 30%), dont 14,8 % sous protection forte (objectif de 10%).

Excellente nouvelle me direz vous ? Indéniablement.

À la limite près que, en dehors de la Polynésie française, aujourd'hui seules ... 0,1% des eaux hexagonales bénéficient d'une protection forte, très, très loin de l'objectif fixé par l'Europe (cent fois moins).

En clair, les espaces extra-européen issues des colonies de notre pays servent de faire-valoir environnementaux et de variable d’ajustement pour dispenser la " métropole " continentale européenne des contraintes - certes "vertueuses" - dont elle s’est pourtant dotée.

Une fois de plus, malheureusement, ce Gouvernement et ceux qui l'ont précédé se contentent de faire illusion en matière de protection de l'environnement quand ils n'appellent pas carrément à un retour en arrière.

Je vais tenter de l'illustrer par deux dernières cartes.

La première montre l'état actuel des zones bénéficiant d'une protection forte au large des côtes normandes. Vous ne les voyez pas, c'est "normal", elles sont quasiment invisibles ce qui a obligé le graphiste à surligner en rose les noms des zones concernées sur la carte pour aider à leur localisation.

Le nouveau DSF se veut plus ambitieux, comme tente de l'illustrer le second graphique qui indique en vert les nouvelles zones bénéficiant d'une protection forte.

Comme vous pouvez le constater il n'y a aucun problème de visibilité des zones concernées en vert sur la carte.

Quoique ...

Relisons attentivement la légende des zones en vert.

Après coup il ne s'agit pas des zones à protection forte.

Non.

Il s'agit des "Aires marines protégées (AMP) ayant vocation à contenir des ZPF potentielles."

Voilà, tout est dit.

Potentiellement l’État a pris la mesure de la crise environnementale et voudrait potentiellement préserver la biodiversité marine.

Dans le monde réel, face à la pression des lobbys, il a fait diversion en créant une grande zone protégée en Polynésie française (une bonne chose), mais localement, aux larges de nos côtes, il se contente de repeindre en vert des cartes en prenant des engagements flous au travers d'indicateurs imprécis.

Pourtant, l’enjeu de la préservation des océans et des zones d’interaction avec le milieu terrestre, ce que l’on appelle le trait de côté, est fondamental.

C’est dans cet espace qu’une grande partie de la vie marine prend naissance. Et cet espace est déjà largement menacé par les activités humaines. Il va être rendu, par ailleurs, particulièrement vulnérable du fait du dérèglement climatique et de la montée du niveau des océans.

Dès lors, notre humanité doit chérir et préserver avec sincérité et détermination la " Possibilité d’une mer ", il en va de la survie des océans comme de la nôtre.

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