Nucléaire : le grand bond en arrière ?

 

Plus d’un demi-siècle après le premier choc pétrolier (1973) - contemporain de la publication du premier “ Rapport Meadows ” (1972) , autrement appelé " Rapport au Club de Rome ", portant sur les limites de la croissance - la guerre en Iran a remis sur le devant de la scène l’extrême dépendance de notre modèle dit " de développement " aux énergies fossiles.

En plus d’être le carburant d’une économie punitive qui est en train de détruire l’habitabilité de la Terre, elle se traduit également par une envolée des prix de l’énergie, boostés par ceux du gaz et du pétrole. Comme toujours, les conséquences de cette augmentation pénalise avant tout les plus précaires.

La réponse à cette crise et aux prix qui augmentent ne saurait reposer sur un " blocage des prix " généralisé et artificiel (puisque le coût d’un véritable " blocage " ne saurait être obtenu uniquement par la suppression des marges des pétroliers). En revanche, il est souhaitable de " bloquer " les marges des multinationales des énergies fossiles (et pas seulement en temps de crise… !).

Mais une telle régulation ne résoudrait en rien - ni à court terme, et encore moins à long terme - la problématique du coût de l’énergie pour les plus modestes.

C’est pourquoi la mise en place de dispositifs ciblés et accessibles comme mesures d’urgence sont préférables. Et on peut déplorer que le Gouvernement ait fait trop peu et trop tard à ce sujet.

Mais au-delà de cette urgence, il convient de ne pas négliger l’important. Et l’important est d’apporter une réponse structurelle à notre dépendance à l’énergie carbonée. Une réelle réorientation énergétique ne peut reposer que sur les deux pieds suivants :

- Tout d’abord la sobriété énergétique ;

- Ensuite le remplacement des énergies fossiles carbone par des énergies renouvelables décarbonées.

L’électrification de notre consommation énergétique est dans ce cadre, et sous conditions, souhaitable.

De ce point de vue, si en tant qu'écologiste je suis favorable au remplacement des véhicules thermiques par des véhicules électriques, j'émets cependant trois réserves :

- Le prix des véhicules électriques neufs est aujourd’hui inaccessible pour bon nombre de ménages. Leur déploiement doit par conséquence impérativement être conçu avec des dispositifs d'aides et de leasing social pour les plus modestes et orienté vers des véhicules de petites tailles, légers, et fabriqués dans l’Union européenne.

- Les aides à l’acquisition de véhicules électriques ne doivent pas se faire au détriment du développement des transports collectifs et des modes actifs. Si la voiture électrique est sans aucun doute l'avenir de l'automobile, elle ne peut en aucun cas être considérée comme LA solution de mobilité de demain. Il faut impérativement faire reculer l'auto-solisme et développer les alternatives à la voiture individuelle dans le plus d’endroits possibles.

- L’origine des nouvelles capacités électriques de notre pays doit être renouvelable. Car ce sont les seules technologies qui permettent de lier 4 impératifs : la neutralité carbone ; la rapidité de déploiement des moyens de production ; une véritable autonomie énergétique (car n’entraînant aucune dépendance sur les combustibles) ; le faible coût de production et leur prévisibilité.

Or, derrière les beaux discours sur la " nécessaire électrification " du pays, on constate en réalité que se cache une intention bien moins louable du Gouvernement qui est la relance de la nucléarisation à marche forcée du pays et ce, quoi qu'il en coûte.

Tant le Premier Ministre que le Président de la République se sont relayés ces derniers mois et ce avant même la guerre en Iran, pour rappeler “ l'impératif “ de construire de nouveaux EPR, dénommés EPR2, présentés comme la garantie de " l'indépendance énergétique " de la France.

En dépit du fiasco de l'EPR de Flamanville (20 milliards de surcoût, 12 ans de retard pour être de nouveau mis à l'arrêt), le 12 février 2026 le Premier ministre a présenté sa vision pour les 10 prochaines années en matière de politique énergétique pour la France.

Celle-ci acte de fait la domination du nucléaire et le désengagement progressif dans les renouvelables.

Un mois plus tard, le 10 mars, le Président de la République accueillait le " Sommet international sur l'énergie nucléaire ". Dans son discours d'ouverture le Président de la République rappelait la décision de la France de construire 6 nouveaux réacteurs EPR2 et sa volonté d'en programmer 8 de plus.

L'intervention lunaire, pour ne pas dire crépusculaire, du Président de la République n'a apporté aucune réponse quant aux inquiétudes sur la fiabilité de la technologie et le financement de ce programme. Pourtant, la Cours de compte avait elle-même suggéré de ne pas lancer ce programme avant d’apporter des réponses robustes à ces problématiques.

Pas un mot non plus sur la sécurisation des approvisionnements en uranium ou encore, dans un contexte de menaces géopolitiques inédites depuis la guerre froide, sur notre capacité à protéger nos sites nucléaires contre d'éventuelles attaques de drones ou de missiles balistiques qui parviennent pourtant régulièrement à déjouer la défense de la première armée au Monde, les USA, dans le Golfe persique.

Vous me direz que, " en même temps ", le Gouvernement prétend poursuivre le développement des énergies renouvelables, notamment en ce qui concerne l'éolien en mer comme l'illustre le tableau ci-après figurant dans la communication du Premier ministre présentant nouvelle Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPP3) le 12 février dernier.

Regardons un peu plus dans le détail les annonces du Gouvernement, en chiffres et en lettres.

Je vais commencer en vous montrant ce graphique des prévisions des contributions annuelles de l’État au développement des énergies renouvelables issu de la communication du Gouvernement.

Comme vous pouvez le constater on passe d'environ 7 milliards en 2025 à environ 1 milliard à échéance 2050.

Une partie de cette diminution est rationnelle.

Elle s'explique par les gains de productivité du secteur, à la fois en matière de rendements énergétiques et de baisse de coûts liée à la production de " masse ". Aujourd’hui certains projets d'EnR sont capables de fournir une électricité deux fois moins chère que l'EPR de Flamanville et même plus compétitive que le parc nucléaire ancien, pourtant largement amorti.

Cependant, ce qui n'est pas normal, c'est la diminution brutale de la courbe alors que nous avons besoin d'investissements massifs pour mettre en œuvre le scénario conçu dès 2013 par l'agence de l’État en charge de l'énergie, l'ADEME, qui démontrait par ailleurs qu’il est possible de fournir 100% de nos besoins en énergie à partir d’électricité d’origine renouvelable.

Comment l’État justifie-il un tel désengagement me direz-vous ?

Par une fable, un tour de passe passe, qui s’appuie sur des "appels d’offres compétitifs, garantissant une minimisation des coûts pour l’État."

On ne peut que souscrire à la volonté de lancer des appels d’offres "compétitifs".

Mais faire baisser les prix des énergies renouvelables, ce qui est déjà le cas contrairement aux coûts du nucléaire qui ne cesse d’augmenter, nécessite de lancer des projets qui contribuent à l’innovation.

Ne pas prendre sa part dans ces investissements, c’est retarder le déploiement de projets renouvelables et c’est abandonner à d’autres l’excellence industrielle dans le domaine des énergies renouvelables.

Les conséquences de ce refus d’investir dans le renouvelable a déjà fait des victimes industrielles dans notre pays avec la disparition et la revente des deux seules entreprises françaises qui fabriquaient des éoliennes off-shore: Alstom et Areva. Elles ont aussi entraînées notre retard sur nos objectifs en matière de développement d’énergies renouvelables.

En effet, comme l'illustre ce graphique nous avons atteint en 2024 l'objectif que nous nous étions fixés en 2020.

Quatre ans de retard, ce n'est pas très grave, me direz-vous, au regard des 12 années de retard du chantier de l'EPR de Flamanville. Mais quand les scientifiques nous disent que l'on a 10 ans pour éviter la bascule climatique ça devient un sérieux problème.

C'est ce que semble avoir compris l'Union européenne puisqu'elle vient de relever ses ambitions climatiques avec la Directive RED III qui vise 42,5% d'EnR dans le Mix européen quand la France n'ambitionne que 33% en 2030 sans espoir d'y parvenir vu le retard accumulé et les nouvelles annonces gouvernementales.

Mais que prévoit donc de faire le Gouvernement ?

La réponse est simple et fleure bon la modernité : faire la même qu’il y a plus de 50 ans : du nucléaire, encore du nucléaire, toujours du nucléaire.

Cette obsession nucléaire de la part de l’élite de notre pays est un désastre.

Alors que le monde entier est en train de basculer vers les énergies renouvelables et le stockage électrique, la France se précipite vers ce "grand bond en arrière" qui nous replonge au début des années 70…

Je suis tombé sur cette infographie du Gouvernement qui a été publiée le 10 mars sur le site de l'Élysée à l’occasion du " Sommet sur l'énergie nucléaire ". Elle affirme qu'il est " nécessaire de tripler les investissements dans le nucléaire dans le Monde d'ici 2030 pour atteindre nos objectifs de neutralité carbone "…

Mais pendant que la France veut prescrire au Monde la dépendance au nucléaire que nous sommes le seul pays au monde à avoir développé dans une telle proportion, le Monde, lui, choisit une autre voix: celle du renouvelable.

Je parcourais ainsi une publication sur son compte Facebook de Jean-Marc Jancovici, que personne ne pourra soupçonner d’être un farouche opposant au nucléaire, ni un partisan béat du renouvelable.

Il nous apprend donc, dans cette publication, que :

Pour la première fois de l'ère moderne (hors année Covid), les moyens de production d'électricité bas-carbone ont couvert l'intégralité de la croissance de la demande mondiale d'électricité.

Et à quels types de moyens de productions devons-nous cette prouesse inédite ?

Je le cite de nouveau :

" Le solaire photovoltaïque est le moteur principal de cette transformation, enregistrant une hausse de 636 TWh (+30 % par rapport à 2024), permettant de répondre à 75% de la hausse de la demande. L'éolien y a également contribué avec 205 TWh. "

Et pour répondre à l’enjeu de la production dite " intermittente " d’électricité d’origine renouvelables, Jancovici apporte ces éléments :

" C’est ici qu’intervient le développement à grande échelle des batteries de stockage. L'enjeu est de transformer l'énergie solaire en une ressource disponible la nuit. En 2025, le monde a ajouté 247 GWh de capacité de batteries. Ce volume permet de décaler environ 14% de la nouvelle production solaire quotidienne vers les heures de nuit, une nette progression par rapport aux 5% enregistrés en 2022. Le déploiement du stockage s'accélère de manière significative dans les marchés où l'énergie solaire est déjà prédominante. Le Chili et l'Australie, par exemple, ont installé suffisamment de batteries en 2025 pour être en mesure de déplacer respectivement 76% et 53% de leur nouvelle production solaire. "

Voilà comment le monde est en train de préparer l’électrification de nos besoins énergétiques.

Pendant ce temps-là, la France bégaye une " excellence " nucléaire imaginaire aux prix d’investissements irréfléchis et au service d’une surproduction électrique d’origine nucléaire qui arrivera trop tard et bien trop cher pour répondre aux besoins de la transition qui sont les nôtres.

Cette obsession est d'un cynisme absolu. Nous perdrons avec elle toute perspective de souveraineté réelle en matière énergétique puisque nous persistons dans un modèle qui sanctuarise notre dépendance à l’uranium naturel et enrichi en partie sous contrôle de la Russie.

Nous nous condamnons à payer notre énergie électrique deux fois plus cher que les prix des renouvelables. Le nucléaire étant " une passion exclusive " dans notre pays, nous renonçons de fait à créer des filières françaises performantes dans le secteur des énergies renouvelables. Nous abandonnons l'idée de contribuer à la hauteur de nos responsabilités à la lutte contre le dérèglement climatique car de l’aveu même du ministre de l'énergie il faut 10 à 15 ans pour construire une centrale nucléaire quand les scientifiques nous répètent qu'il nous reste au mieux dix ans pour agir sur les émissions de GES afin de contenir les effets de bascule.

Nous nous engageons sur un chemin de non-retour sur ce que l’on nomme pudiquement " la gestion des déchets " nucléaires. En plus d’être un cauchemar financier, celle-ci implique un stockage irréversible de produits hautement dangereux pour des dizaines de milliers d’années.

Enfin, " nous " endettons financièrement et écologiquement les générations futures en imposant par Décret l’investissement de centaines de milliards d'euros dans une filière vulnérable et obsolète.

Quarante ans quasiment jour pour jour après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, le nucléaire demeure plus que jamais une obsession française.

Cette obsession ne vient pas de nulle part. Elle repose sur une nostalgie fantasmée d’une France puissante. Elle repose sur une mythification de l’épopée nucléaire qui continue de nourrir notre imaginaire. Elle repose aussi sur les intérêts d’une élite qui a réussi à faire croire aux français que le nucléaire était leur patrimoine, alors qu’il est avant tout leur boulet.

Un autre chemin, authentiquement innovant pour notre pays est pourtant possible.

La puissance intellectuelle et les savoir-faire français en matière énergétique, le fleuron que représente encore EDF, notre réseau électrique, le potentiel immense en ressources renouvelables, la diversité et la richesse de nos territoires peuvent nous permettre de dessiner un avenir énergétique authentiquement souverain pour notre pays.

Cette souveraineté passe par la sobriété de notre consommation et par la valorisation de nos capacités renouvelables.

Voilà le véritable avenir énergétique de la France.

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