Démocratie et nucléaire ? L’union impossible

Le 27 février devait se tenir à Rouen une réunion dans le cadre du « débat public » sur le projet de construction de six nouveaux réacteurs EPR voulus par Emmanuel Macron.

Le « débat public » organisé par la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) avait été engagé le 27 octobre 2022 et devait s’achever le 27 février 2023. La CNDP existe grâce aux Verts lorsqu’ils étaient au Gouvernement Jospin : ils avaient obtenu que pour tout projet structurant, se tienne un débat où toutes et tous les citoyen·ne·s qui le souhaitent puissent intervenir et où les corps constitués, associations, groupes d’élu·e·s, syndicats, etc., puissent produire des éléments et que les initiateurs du projet y répondent. D’ailleurs, la CNDP aujourd’hui présidée par Chantal Jouanno a, par le passé, permis à plusieurs reprises aux opposants de projets inutiles de se faire entendre et de peser sur les décisions.

Inutile de dire que la filière nucléaire, qui ne s’est jamais prêtée à un réel débat démocratique pour s’imposer en France et goûte assez peu la transparence — sans même parler de Démocratie, était plus que réticente à cet exercice. Son expertise étant infaillible. À quoi bon la confronter au commun des mortels ? Puisqu’on vous dit que le soleil tourne autour de la Terre ?

Le nucléaire dans notre pays, c’est avant tout un argument d’autorité. Et même un « argument autoritaire », imposé d’en haut par une élite économico-politique validé par les grands corps d’État.

Il était donc intéressant de voir comment ce projet de relance massive du nucléaire en France, qui plus est avec une technologie qui a fait les preuves de ses limites (pour rester poli), j’ai nommé : les réacteurs EPR, s’accommoderait d’un véritable débat où les opposants ou les sceptiques pourraient faire entendre leurs arguments…

Et bien on n’a pas été déçus…

Une fois de plus Emmanuel Macron a montré son vrai visage.

Le chantre du « Grand débat national » au moment des Gilets jaunes (dont la CNDP s’était — déjà à l’époque — retirée…), qui prétendait prendre le temps de la concertation et être à l’écoute de la population, a décidé seulement 5 jours après le début du « débat public » d’engager en Conseil des ministres du 2 novembre 2022 une Loi d’accélération du nucléaire.

Le principe de base de la concertation est pourtant simple : normalement, on concerte d’abord et on décide ensuite. Pour Emmanuel Macron, c’est l’inverse, il décide et le bon peuple est prié de le suivre — plutôt avec enthousiasme — un peu à l’image de la contre-réforme des retraites…

Votre avis intéresse s’il est conforme à celui du pouvoir en place. Sinon, c’est que vous êtes idiots ou bien qu’on ne vous a pas assez bien expliqué…

Malgré tout la CNDP a essayé tant bien que mal, et bien que cette stratégie du fait accompli gouvernemental rendait les réunions publiques de plus en plus tendues, de faire son travail et de permettre à un débat démocratique d’exister. De son côté, le Parlement avançait à marche forcée avec une approbation en première lecture au Sénat du texte de loi lançant cette relance nucléaire, le 24 janvier dernier. Soit plus d’un mois avant la clôture du « débat public »…

Las, et mesurant sans doute le risque de perdre toute crédibilité, la CNDP a annoncé le 8 février sa décision de suspendre le débat. Elle justifie sa décision en indiquant que le politique venait « interroger la possibilité d'une participation réelle du public à l'élaboration des décisions » (sic). Elle proposait par ailleurs de le reprendre après le processus législatif pour « traiter spécifiquement l'enjeu de la place du public dans la gouvernance de la politique nucléaire ».

Sur le second point, on connaît la réponse. Le gouvernement vient de décider par ce coup de force de retirer le droit au débat public sur le sujet du nucléaire. Rappelons tout de même que l’organisation d’un Débat public est garantie par la loi. L’attitude de plus en plus autoritaire de notre Président de la République commence à devenir inquiétante et n’est pas sans rappeler sa volonté de priver l’Assemblée nationale de son droit de voter sur la contre-réforme des retraites.




Au-delà des principes foulés au pied, c’est d’autant plus inadmissible que le nucléaire démontre la faillite de son modèle. Au moment où notre pays avait le plus besoin d’énergie, autour de 50 % de nos réacteurs nucléaires étaient à l’arrêt du fait de corrosions graves dans les systèmes de sécurités des réacteurs. Mais si le parc ancien montre des signes de fragilité, ce qui menace de fait notre sécurité d’approvisionnement puisque sa fin de vie n’a pas été anticipée ; le « nouveau » parc fait défaut. Les réacteurs EPR relevant de plus en plus de la chimère… Et une chimère fort chère.

On s’apprête ainsi à lancer la construction de 6 nouveaux EPR alors que les premiers d’entre eux ne sont toujours pas achevés en France ou en Finlande et que ceux construits en Chine ont connu de sérieux incidents de sécurité nécessitant plus d’un an d’arrêt suite à des problèmes d’étanchéité.

Enfin, sans trop poursuivre la longue litanie des défauts et impasses du nucléaire rappelons que la soi-disant indépendance énergétique qu’il est sensé nous apporter est un mythe : notre uranium est majoritairement importé d’Afrique où l’influence de la nébuleuse terroriste Wagner est de plus en plus forte, et 40 % de l’uranium traité provient de Russie et du Kazakhstan.

Et enfin, quand bien même tous ces arguments seraient balayés, il reste que le lancement de ces réacteurs demain matin ne suffirait pas à leur mise en service (dans l’hypothèse qu’ils fonctionneraient un jour…) dans un délai compatible avec le maintien du réchauffement en deçà des 1,5 ou même 2 degrés. Les seules technologies de production disponibles et déployables dans les délais impartis sont les énergies renouvelables.

Mais tous ces arguments, et bien d’autres, ne seront pas pris en compte car la Foi nucléaire de nos élites impose que l’on croit, et non pas que l’on démontre.

C’est le paradoxe du nucléaire. Cette technologie qui se pique d’innovation et se revendique du « progrès » et de la science repose sur l’obscurantisme d’une croyance aveugle en ses vertus. Et gare aux hérétiques qui refuseraient de brûler un cierge au Dieu atome ! Ils sont, dans le seconde, vitrifiés, rendus responsables des déboires d’une filière ayant bénéficié du soutien politique de tous les Gouvernements et de financements et de moyens sans limites depuis 50 ans mais qui échouerait pourtant du simple fait de l’existence de sceptiques… L’État et le lobby nucléaire, qui dans notre pays ne font qu’un, se font alors les inquisiteurs et les porteurs de la seule vraie croix devant laquelle nous devrions toutes et tous nous prosterner : le nucléaire.

Il a ses temples (les centrales), ses reliques (les piscines de la Hague, SuperPhénix ou ITER), son clergé et ses tombeaux (Bure). Il a aussi ses prophètes…

Le débat public aurait pu — et aurait dû — mettre de la rationalité dans ce débat pourtant essentiel pour l’avenir du pays et de la planète. Les promoteurs de la filière nucléaire y auront une fois de plus, fait obstacle.

Mais ce n’est pas fini. Ce recul en prépare d’autres.

Le Gouvernement prévoit de fusionner l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) et l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire)… Alors que l’ASN est un organe indépendant du politique et l’IRSN est indépendante des enjeux politico-industriels. Elles sont donc complémentaires et permettent un regard a minima libre des lobbys. Cela avait été obtenu dans le « momentum » de l’après Tchernobyl lorsque les circonstances — et les mensonges du lobby nucléaire — avaient imposé un minimum d’indépendance et de transparence.

Cet acquis, déjà fragile, est menacé. Et c’est ainsi l’indépendance entre l’analyse de la sûreté, la recherche et l’expertise qui est brisée, et qui menace du même coup notre sécurité sur l’Autel du nucléaire à tout prix.

Enfin, on apprend que l’épargne des Françaises et des Français détenue dans les livrets A pourrait être mobilisée par le gouvernement pour financer son plan d’EPR… Ces fonds sont pourtant destinés au logement social et au renouvellement urbain, dont des « projets verts » comme l’isolation des logements, des projets des collectivités de production locale d’énergie de type co-génération, des projets de renaturation, etc.

Bref, une fois encore, le gouvernement envisage de prendre aux pauvres pour financer sa lubie prométhéenne. Rappelons que lors de la signature du contrat entre la Grande-Bretagne et EDF pour le projet EPR d’Hinkley Point, le directeur financier d’EDF avait démissionné, jugeant les risques financiers trop élevés pour l’entreprise. Le gouvernement a trouvé la solution : c’est notre épargne, destinée à financer des projets locaux sociaux et verts, qui financera la gabegie.

Là encore, tout cela se décide entre Grands de ce monde au détriment d’un débat public éclairé.

L’obsession française pour le nucléaire n’est pas seulement le signe d’un déni écologique, technologique et financier. Elle est aussi le signe d’un déni démocratique. Le nucléaire n’est pas le symbole de la grandeur de notre pays. Il est le révélateur des collusions et des intérêts qui nous handicapent. Il n’est pas le signal de notre renaissance industrielle, il est le marqueur de notre déclin.

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