Faire banquette.

Les images de la relégation d’Ursula Von der Leyen qui nous parviennent d’Ankara sont consternantes. Aux hommes les chaises. A la femme le canapé. Pouvoir pour les uns, soumission pour l’autre. Le sexisme dans sa plus simple expression. Venant d’un Président qui s’est distingué en organisant la scandaleuse sortie de son pays de la convention d’Istanbul contre les violences faites aux femmes, la mise en scène est indigne. On connaissait la politique de la chaise vide, voici désormais la polémique de la chaise absente.

 

Stratégie délibérée pour les uns, gaffe diplomatique pour les autres, l’incident a marqué tous les esprits. A raison. La capacité d’Erdogan à manier la symbolique est telle, qu’on ne saurait jurer qu’il n’a pas saisi l’occasion de jouer un mauvais tour à la présidente de la Commission. Mais comme le pouvoir d’Ankara s’abrite derrière la prétendue stricte application du protocole et jure que les conditions de l’entrevue auraient été arrêtées de concert, l’affaire est indécidable, sauf à prétendre lire dans les pensées de Recep Tayyip Erdogan. Je note cependant que l’exhumation de photos d’archives démontre que dans des situations comparables, les choix protocolaires autrefois opérés furent différents et que les deux chaises imposées aujourd’hui consentirent parfois à être trois par le passé…

 

Intentionnel ou pas, l’affront fait à la Présidente de la Commission demeure. En matière de diplomatie, la puissance des symboles ne peut être négligée, elle est même toujours signifiante. Ce qui donne un tour non seulement pathétique, mais aussi tragique à cette affaire de canapé, est l’absence de réaction de Charles Michel. C’est peu dire que la relégation d’Ursula Von der Leyen n’a pas semblé le déranger outre mesure. La force d’inertie de son postérieur vissé à sa chaise a certes validé l’humiliation faite à la Présidente de la Commission, mais elle a aussi offert aux yeux du monde l’image d’une Europe faible de ses divisions. Dès lors, entendre l’entourage de Charles Michel gloser après coup sur la volonté d’exister d’Ursula Von der Leyen et justifier sa passivité par le fait que « Le Traité de Lisbonne prévoit qu’à l’étranger le président du Conseil a la préséance sur le ou la Présidente de la Commission. » est confondant d’immaturité et au fond d’inconscience des périls que révèlent cet épisode. Davantage révélateur de la faiblesse européenne que de la force d’Erdogan, le « sofagate » en dit long sur les difficultés de l’Europe à se constituer comme une puissance majeure. Le voyage de Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, en Russie en février dernier, avait déjà illustré à quel point le poids diplomatique de l’Union européenne est dérisoire.

 

Il est affligeant, avec ce nouvel épisode, d’afficher une si faible détermination tandis que se structurent à l’échelle de la planète de nouveaux rapports de force géopolitique avec les géants économiques et diplomatiques que sont la Chine, les États-Unis ou la Russie pour ne citer qu’eux.

 

Le fait politique spectaculairement mis en lumière par une vulgaire affaire de chaises, est en réalité la dualité stérile autant que permanente entre le Conseil et la Commission qui impuissante le plus souvent l’Europe en la paralysant. Le conflit de légitimité joue un rôle structurant dans les maux qui nous frappent. Car, je le constate tous les jours dans l’exercice de mon mandat de député européen, cette dualité fait de la force diplomatique européenne un couteau sans lame. Or quand l’Europe n’avance pas elle recule. Dans les esprits comme dans les faits. 

 

Face à cette situation, que faire ? Surtout pas, comme les nationalistes de toutes obédiences, jubiler de cette impuissance européenne et ainsi en tirer argument pour dénigrer l’Union. Cela reviendrait à déplorer les effets dont on chérit les causes. Car ce n’est pas l’excès de fédéralisme qui affaiblit l’Union, c’est au contraire l’excès de nationalismes. Quand Charles Michel s’accroche à son rang protocolaire au détriment de la Présidente de la Commission, il donne une incarnation aux égoïsmes des états qui composent le Conseil qu’il préside. Dans la construction d’une Union européenne comme puissance, le Conseil est un boulet qui non seulement prive le peuple européen d’un contrôle démocratique direct sur les affaire de l’Union, mais aussi organise l’inertie. Dans un monde paisible et avec des états européens économiquement et socialement prospères, cet équilibre de l’impuissance semble ne pas causer trop de dommages. Mais dans une période de crises conjuguées comme celle que nous vivons, le risque, c’est bel et bien celui de l ’effacement de l’Europe, et par capillarité, d’affaiblissement historique des états qui la composent, dont il est question. 

 

Disons les choses comme je les sens : à force d’indécision, de pusillanimité, d’abandon de ses valeurs, l’Europe est en péril, dans un contexte géopolitique où son influence se fait chaque jour plus relative. Ainsi, le « sofagate » ne doit pas éclipser le plus important de la visite : le choix fait par l’Europe de prolonger l’accord honteux de 2016 sur les migrants. Prêts à tout pour contenir les flux migratoires, y compris à pactiser avec un régime qui a depuis longtemps dépassé les bornes de l’autorité, nous fermons les yeux sur les coups tous les jours plus violents portés par Erdogan à l’état de droit. Le traitement réservé aux voix critiques qui s’élèvent dans son pays  ou la persécution des Kurdes devraient pourtant nous conduire à durcir le ton, et ce d’autant plus que la position nouvelle des USA à son égard le place dans une situation où il a besoin de partenaires. Realpolitik ? Mauvaise politique. Moralement douteuse, la position européenne est stratégiquement hasardeuse et semble préparer de nouvelles défaites.

 

Surtout, elle trahit le manque de vision et de courage des états et de leurs dirigeants qui considèrent le devoir d’humanité le plus élémentaire vis à vis de personnes en détresse, comme un fardeau inassumable devant les opinions publiques de leurs pays respectifs. Dès lors, ils intériorisent que le peuple européen serait dénué d’humanité et d’attachement aux droits fondamentaux sur lesquels sont pourtant fondés la création de l’Union. Ils réduisent ainsi l’idée européenne à une coalition d’intérêts cyniques en délaissant ce qui structure toute aventure humaine durable: L’attachement à des valeurs.

 

De concessions en concessions, ce n’est pas seulement notre âme que nous perdrons à terme, mais une bonne part de notre influence géopolitique. Si nous n’y prenons garde, notre destin sera bientôt, comme on disait autrefois des malheureux qui ne dansaient pas, de faire banquette au bal du monde. Et pour être franc, avec le visage et les manières que nous présentons au monde, qui diable voudrait de bon cœur danser avec nous?

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